Turbulences

La multiplication des plateformes sociales sur le web – réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn, etc.), sites de partages de photos, de bookmarks (Flickr, Delicious, etc.), micro- blogging (Twitter) – conduit les utilisateurs à consacrer un effort considérable pour compléter et adapter leurs profils, construire leurs réseaux et gérer leurs relations d’amitié, publier/diffuser des contenus.

Ne serait-il pas utile de disposer de différents profils déployables sur des plateformes hétérogènes (l’ « update » sur une plateforme pouvant être répercuté sur les autres) et allégeant fortement le long remplissage des profils ? Ne devrait-on pas pouvoir bricoler son réseau à partir d’une liste de contacts pré-structurés plutôt que de remplir cette tâche ex nihilo ? Ne serait-il pas bénéfique de pouvoir publier simultanément sur un ensemble de plateformes un album photo, opération souvent coûteuse en temps ? Ce ne sont là que quelques exemples, mais ils montrent bien que les situations (potentielles) de portabilité sont multiples.

Notre étude des pratiques multiplateformes est mené depuis la perspective de la multi-appartenance interrogeant les mécanismes de gestion de multiples réseaux sociaux en ligne (à travers un ou plusieurs SRS). La question de la diversité des réseaux est double : c’est celle de la diversité des facettes de l’identité numérique et celle de la diversité des plateformes. Le désir de séparer ses multiples facettes ou au contraire de les unifier implique des stratégies d’ « occupation » des plateformes sociales et de « lien » (ou non- lien) entre elles ; inversement, la multiplication des plateformes (scènes sociales) et à l’opposé la centralisation sur un SRS (actuellement Facebook) participe de la division ou au contraire du rassemblement des facettes de l’identité. Ce qu’il s’agit de comprendre, c’est par conséquent le jeu qui s’établit entre ces deux types de « diversité ».

Pour cela, nous identifierons deux tendances : la première est une tendance à la divergence des facettes de l’identité, tendance à la séparation et au cloisonnement; la seconde est au contraire une tendance à leur convergence. Il y a deux mouvements (qu’on peut parfois retrouver chez un même utilisateur, dans différentes situations) opposés de réduction ou au contraire d’expansion de ce que Cardon dénomme les «espaces interstitiels » de l’identité.

L’enjeu est donc d’une part de comprendre comment se répartissent ces deux tendances ; il est d’identifier des dominantes ; mais il est aussi, d’autre part, de comprendre comment elles se convertissent en termes de plateformes et de situation de portabilité, car la transposition n’est pas « automatique » : une très forte convergence des réseaux chez un utilisateur peut se traduire en concentration de l’ensemble des activités sur une plateforme unique, de telle manière que la question de la portabilité s’efface ; ou encore, à la complémentarité de diverses facettes peuvent répondre une totale séparation des données sur les plateformes ; au contraire, un très fort cloisonnement des réseaux sur autant de plateformes n’empêche pas toujours le partage de données (notamment de profil) entre les SRS, de telle manière que des solutions de portabilité pourraient être souhaitées.

Pour résumer, la question des convergences et divergences des facettes de l’identité en ligne (bricolage de l’identité numérique) doit nous conduire progressivement à celle des convergences et divergences en termes de plateformes (et types de plateformes), ce qui devra permettre de tirer de premières conclusions au sujet des contextes de la portabilité.